Chapitre 1 – Retour sur la planète Terre

02 juin 2016

Un bip-bip retentit dans ma chambre.
– Merde, encore ce réveil ! allez debout Jonathan, les clients n’attendent que toi.
De tous les instants de la journée, le réveil du matin était sans doute celui que je détestais le plus.
Pourquoi fallait-il se lever ? pour aller gagner ta croute mon cher Jonathan, me soufflait cette petite voix intérieure toujours pleine de conseils pour emmerder le monde !
Après tout, ma dernière grosse vente m’avait permis de toucher une commission assez rondelette.
Les mains croisées derrière la nuque, je me donnai une ultime minute avant de mettre pied à terre. Couché à peine trois heures auparavant pour fêter la dite vente avec toute mon équipe, je ne pouvais pas prétendre courir le Marathon de Paris ! Les vapeurs d’alcools et autres substances flottaient encore au-dessus de mon lit.
Un peu embrumé, je me remémorai, non sans fierté, mon parcours professionnel. Arrivé il y a dix ans chez Rubens And Co, une Startup spécialisée dans le conseil aux entreprises, je fus embauché à l’époque comme commercial. J’avais 25 ans. Après avoir gravi un à un les échelons hiérarchiques je devins chef des ventes cinq ans après, avec à la clé voiture de fonction, package de rémunération à la hauteur, et la fierté d’avoir régulièrement la tape amicale du grand patron. Quand je dis amical, je dirais plutôt
« Ramenez moi encore plus de fric la prochaine fois ».

– Re merde déjà 07h00 ! Douche et café au pas de charge, j’arrivai au boulot sur le coup de 08h00, la circulation en région parisienne n’avait que faire de ma Kawasaki flambant neuve. Quelle machine ! Mon ancien scooter faisait office de trottinette à côté !

J’avais fait, six mois avant, l’acquisition d’un appartement dans l’ouest parisien à Boulogne Billancourt, J’utilisais parfois les transports en commun pour me déplacer intra-muros, mais le plaisir du deux roues l’emportait très souvent. J’outrepassais régulièrement les limitations de vitesse. La transgression m’excitait plus que tout.

– Salut Jonathan, bien remis de cette soirée ?
C’était Ludo, un jeune embauché. À son regard je compris que lui non plus n’aurait pas couru le Marathon ce matin. Jeune commercial embauché il y a six mois il avait très vite compris les us et coutumes de l’entreprise. Soirées festives pour arroser les ventes, alcool voire plus, il avait, à 23 ans, un sens des affaires déjà très affuté.

Ce matin-là, après un rapide tour des bureaux, poignées de main et sourires hypocrites, j’envoyai quelques mails avant de me rendre au rituel que seuls les commerciaux aguerris arrivaient à gérer sans trop de stress : le  bilan mensuel des ventes. L’objectif fixé était simple : vendre un maximum de services à nos clients.
J’étais déjà passé par ce type de réunion où l’humiliation en public était chose courante, à la simple différence c’est que j’étais maintenant de l’autre côté de la barrière et c’était moi qui avait le droit de vie ou de mort ! Entre nous, j’étais parfois très mal à l’aise pour eux, et se voir réduire à un simple classement sur un tableau me paraissait grotesque et stupide. Mais bon, je jouais le méchant, j’étais passé par là avant eux, et je me disais qu’après tout ça formait la jeunesse. Ce qui m’a d’ailleurs valut quelques anecdotes cocasses, comme le gars qui attend à la porte de mon immeuble avec une batte de base balle prétextant une réflexion blessante en séance – les gens sont parfois susceptibles tout de même – ou la tentative, heureusement ratée, de me renverser en moto. Depuis, j’ai arrêté de jouer, et chaque séance fait dorénavant l’objet d’un enregistrement audio, afin de pouvoir plaider ma bonne foi devant un tribunal. Non mais, c’est qui le plus fort ?
Ah au fait, je ne vous l’ai pas encore dis, je vis seul. Alors vous pensez, un gars comme ça, à 32 ans, mignon (si, si), motard de surcroît, avec un peu de pognon et qui n’est pas accompagné, c’est louche, ça sent le vice caché, du genre associable. En fait pas vraiment. Sans être macho je dirais que j’ai quelques Lolita de passage, mais l’exigence de sincérité que réclame une relation durable est au-dessus de mes forces. Au grand désespoir de mes parents d’ailleurs.

Ce jeudi, le rituel des ventes se passa sans anicroche, plus de rires que de larmes, Re champagne et Re petits fours sur le coup de midi pour fêter cette fameuse vente.
Mon téléphone sonna, retour sur la planète terre.